20ème dimanche du Temps de l'Eglise A
Il y a des portes que nous ouvrons très facilement… et d’autres devant lesquelles nous avons installé, sans même nous en rendre compte, un petit panneau : « Entrée interdite, ce n’est pas pour vous » Cela peut être une porte d’église, une porte de famille, une porte de nos amitiés, de nos groupes, de nos convictions. Et le plus étonnant, c’est que nous pouvons très bien être convaincus que Dieu est universel… tout en ayant une liste très personnelle de ceux qui, à notre avis, devraient rester à l’extérieur !
C’est exactement ce que l’Évangile vient bousculer aujourd’hui. Une femme cananéenne s’approche de Jésus. Elle n’est pas du peuple élu. Elle n’a pas les bons papiers religieux. Elle est étrangère. Et pourtant, elle crie : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! » Elle a reconnu en Jésus quelque chose que les disciples, eux, ne semblent pas encore avoir compris. Et que font-ils ? « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris. » C’est extraordinaire : ils ne disent pas qu’elle n’a pas besoin d’aide. Ils disent simplement qu’elle dérange. Elle crie trop fort. Elle insiste trop. Elle n’est pas au bon endroit.
Cela nous arrive parfois, dans l’Église. Nous sommes heureux d’accueillir ceux qui viennent avec les bons codes, les bonnes habitudes, les bonnes paroles. Mais que faisons-nous de celui qui arrive autrement ? De celui qui questionne ? De celui qui ne connaît pas nos usages ? De celui qui ne ressemble pas à l’image que nous nous faisons du bon croyant ?
Et voilà qu’Isaïe nous avait prévenus : « Ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples. » Pas pour quelques-uns. Pas pour ceux qui ont toujours été là. Pour tous les peuples. Le temple de Dieu n’est pas une forteresse qui protège quelques privilégiés. Il est une maison dont Dieu ne cesse de repousser les murs.
Et saint Paul va encore plus loin lorsqu’il affirme que Dieu veut faire miséricorde à tous. C’est probablement cela qui nous gêne le plus dans la miséricorde : Dieu n’en fait pas un privilège réservé à ceux que nous trouvons sympathiques. Le pape François l’a écrit dans Fratelli tutti : « personne ne se trouve hors de son amour universel ». Voilà peut-être la véritable conversion demandée aujourd’hui : découvrir que l’amour de Dieu est beaucoup plus grand que nos frontières.
Mais il reste cette étonnante réponse de Jésus : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Et lorsque la femme insiste, Jésus lui dit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Parole difficile. Très difficile même. Il faut résister à la tentation de l’adoucir. Mais regardons ce qui se passe. La femme ne se décourage pas. Elle répond : « Les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Et Jésus lui dit : « Femme, grande est ta foi ! » La Cananéenne vient donc de franchir une frontière. Mais peut-être Jésus lui-même nous révèle-t-il aussi quelque chose : le salut ne se laisse pas enfermer dans les frontières que nous lui avons dessinées. La table que nous pensions réservée s’agrandit. Le pain déborde. Les miettes deviennent abondance. Et la foi surgit précisément là où nous ne l’attendions pas.
Il y a là une merveilleuse leçon pour nous. Nous croyons parfois que nous devons apporter Dieu à certaines personnes. Et puis nous découvrons que Dieu était déjà là avant nous. Nous pensons avoir quelque chose à leur apprendre. Et il arrive que ce soit elles qui nous évangélisent. Cette femme païenne devient, dans l’Évangile, celle qui révèle aux disciples ce qu’est véritablement la foi : une confiance qui ne renonce pas. Elle ne possède aucun titre. Elle ne peut présenter aucun mérite. Elle n’a qu’une chose : elle croit que la miséricorde de Jésus est plus grande que son indignité. Et c’est peut-être finalement notre propre histoire.
Nous aussi, nous venons à cette table avec nos pauvretés, nos incohérences, nos frontières intérieures. Nous ne sommes pas là parce que nous avons mérité une place. Nous sommes là parce que Dieu ouvre sa maison. Alors aujourd’hui, l’Évangile pourrait nous poser une question très concrète : Qui est encore, pour moi, un « étranger » ? Pas nécessairement quelqu’un d’une autre nationalité. Cela peut être celui qui pense autrement. Celui qui prie autrement. Celui qui n’a pas les mêmes pratiques religieuses. Celui dont le caractère m’agace. Celui dont je me dis : « Celui-là, vraiment, il pourrait rester dehors… » Et si précisément, c’était là que le Christ nous attendait ? Car le Royaume de Dieu commence peut-être lorsque nos frontières cessent de coïncider avec celles de Dieu.
Isaïe nous dit : « Ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples. » Alors, peut-être qu'aujourd’hui, il ne nous est pas demandé de faire de grandes choses. Simplement de laisser Dieu repousser un peu les murs de notre cœur. Et de découvrir, avec étonnement, que celui que nous pensions être à l’extérieur était peut-être déjà assis à la table du Seigneur. Amen.
Pour les peuples étrangers, les exilés et les migrants, pour ceux qui frappent à nos portes avec leurs blessures et leurs espérances : que nos maisons ne se ferment pas devant eux.
Pour ceux que nos sociétés, nos communautés ou parfois nos propres cœurs tiennent à distance : que leur cri monte jusqu’à toi et que nous sachions l’entendre.
Pour les peuples divisés par la haine, les frontières et les mémoires blessées : fais tomber les murs qui séparent et fais lever une terre nouvelle où chacun pourra s’asseoir à la même table.
Pour notre communauté : élargis l’espace de notre tente ; apprends-nous à reconnaître ta présence là où nous ne pensions pas te trouver.
Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...
Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...

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