Mercredi de la 19ème semaine du Temps de l'Eglise
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. » Nous faisons souvent exactement l’inverse. Nous commençons par en parler à quelqu’un d’autre. Puis à un deuxième. Puis, par souci de transparence, à quelques autres encore… Et finalement, tout le monde est au courant sauf la personne concernée. Jésus dit : « Va lui parler seul à seul. » Parler sur quelqu’un est facile. Parler à quelqu’un demande du courage. Et surtout, cela suppose que notre objectif n’est pas de gagner, mais de sauver une relation.
Ézéchiel nous donne aujourd’hui une lumière étonnante pour comprendre cela. Le prophète voit Jérusalem ravagée par le mal. Et Dieu distingue ceux qui souffrent de l’infidélité de son peuple, ceux qui « gémissent et se lamentent ». Cela signifie quelque chose de très important : Dieu n’est pas indifférent au mal. Mais il ne regarde pas non plus les hommes avec le même regard que nous. Nous avons souvent tendance à classer : les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Les coupables ici, les innocents là. Et nous nous arrangeons évidemment pour être du bon côté. Dieu, lui, regarde le cœur. Il voit ceux qui souffrent du mal, mais il voit aussi ceux qui le commettent. Et son désir n’est jamais de punir mais de ramener à la vie. C’est ce qui éclaire la parole de Jésus. Lorsque je vais parler à mon frère qui m’a blessé, je ne vais pas devant un tribunal. Je vais devant quelqu’un dont je souhaite encore le bien. La correction fraternelle n’est donc pas : « Je vais te dire ce que je pense de toi. » C’est plutôt : « Tu comptes suffisamment pour moi pour que je ne laisse pas cette blessure nous séparer. » Et cela change tout.
Mais il y a une difficulté. Il faut avoir suffisamment d’humilité pour se demander : Est-ce vraiment le bien de l’autre que je cherche ? Ou bien est-ce simplement mon besoin d’avoir raison ? Parce qu’il existe une manière très chrétienne de faire des reproches… qui n’a absolument rien de chrétien ! Nous pouvons citer l’Évangile, parler de vérité, de fidélité, de justice… tout en étant secrètement heureux de remettre l’autre à sa place. Jésus nous invite à une autre attitude : la vérité dans la charité. Et la charité ne signifie pas que tout est permis. Elle signifie que même lorsque je dois dire non, je refuse de cesser d’aimer. C’est pourquoi Jésus ajoute : « S’il ne vous écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes. » Puis, si nécessaire, la communauté. Il ne s’agit pas de constituer une coalition contre quelqu’un. Il s’agit de multiplier les possibilités de retrouver le chemin. Et si finalement rien ne fonctionne, Jésus dit : « Qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. » Cela aussi mérite d’être entendu. Car comment Jésus traite-t-il les païens et les publicains ? Il mange avec eux. Il les cherche. Il appelle Zachée. Il accueille Matthieu. Il se laisse approcher par ceux que les autres avaient mis à distance. Autrement dit, même lorsque la relation est rompue, le frère n’est jamais transformé en ennemi.
Et c’est là que nous arrivons au sommet : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel… » Et surtout : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » Nous connaissons souvent cette dernière phrase comme une parole consolante lorsqu’une petite assemblée se retrouve pour prier. Mais dans son contexte, elle parle précisément de relations difficiles, de conflits, de pardon, de réconciliation. Jésus est là au milieu. Au milieu de deux personnes qui essaient de se parler. Au milieu de deux personnes qui ne sont pas d’accord. Au milieu de ceux qui cherchent une vérité qui ne détruise pas. C’est peut-être cela, finalement, la petite merveille de cet Évangile : Jésus ne promet pas que nous serons toujours d’accord. Il promet d’être là lorsque nous chercherons à nous aimer au milieu même de nos désaccords. Le pape François avait une expression très simple pour parler de cela dans Evangelii gaudium : « le temps est supérieur à l’espace ». Autrement dit, il ne s’agit pas toujours de tout régler immédiatement, de prendre possession du terrain, de remporter la discussion. Il faut parfois laisser du temps. Laisser une parole descendre. Laisser un cœur se rouvrir. Et peut-être aussi laisser Dieu travailler là où nous ne pouvons plus rien faire. Parce que Dieu n'est pas seulement dans la parole que nous prononçons. Il est aussi dans le silence qui suit, lorsque chacun repart avec quelque chose à méditer.
Pour ceux que séparent les blessures anciennes, les paroles trop vite prononcées, les silences devenus des murs : fais jaillir une source au cœur des terres desséchées.
Pour ceux qui portent dans leur cœur le poids d’une faute, d’un remords ou d’un pardon impossible : que ta lumière ouvre une porte là où nous ne voyons plus qu’un mur.
Pour ceux qui ont la charge de guider les peuples et les communautés : donne-leur un cœur assez humble pour écouter, assez ferme pour dire la vérité, et assez doux pour ne jamais humilier.
Pour notre communauté : apprends-nous à ne jamais parler d’un absent avec moins d’amour que nous ne lui parlerions s’il était présent. Fais de nous des artisans de paix, afin que tu puisses demeurer au milieu de nous.
Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...
Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...

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