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Saint Laurent

 Mettons-nous en présence de Dieu : Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, à notre secours !


 En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. »

Quand quelqu'un donne beaucoup, nous disons : « Il s'est sacrifié. » Comme si donner était nécessairement perdre quelque chose. Et parfois nous avons cette impression dans notre propre vie : donner de son temps, donner de son argent, donner de l'attention, pardonner, se rendre disponible... À force de donner, on finirait par ne plus avoir grand-chose pour soi. Et voilà que Jésus arrive avec une logique complètement différente : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. » Le grain ne disparaît pas pour rien. Il disparaît pour devenir autre chose.

C'est exactement ce que saint Paul nous dit dans la première lecture : « Celui qui sème peu récoltera peu ; celui qui sème largement récoltera largement. » Paul ne parle évidemment pas d'une formule magique : « Donnez beaucoup et Dieu vous rendra beaucoup. » Ce serait transformer l'Évangile en placement bancaire. Il parle d'une autre richesse. Celui qui donne largement devient lui-même plus riche de ce qu'il donne. C'est une expérience que nous pouvons tous comprendre. Une parole d'encouragement ne nous appauvrit pas. Un sourire ne coûte rien. Une visite donnée à quelqu'un qui est seul ne diminue pas notre temps : elle lui donne un sens. Un pardon ne supprime pas quelque chose de notre vie : il nous libère. L'amour possède cette étrange propriété : plus on le donne, plus il grandit.

Saint Laurent l'a compris d'une manière radicale. Il était diacre de l'Église de Rome. Selon la tradition, le préfet de Rome lui demanda de lui remettre les richesses de l'Église. Laurent rassembla alors les pauvres, les malades, les personnes abandonnées. Et il les présenta en disant, selon la tradition : « Voici les trésors de l'Église. » La formule est magnifique. Parce qu'elle renverse complètement notre manière de compter. Nous regardons les comptes bancaires. Dieu regarde les visages. Nous comptons ce que nous possédons. Dieu regarde ce que nous donnons. Nous cherchons parfois à savoir combien l'Église possède. L'Évangile nous demande plutôt : « Combien l'Église donne-t-elle ? »

Et cela rejoint directement saint Paul. « Dieu aime celui qui donne avec joie. » Pas celui qui donne avec mauvaise humeur. Pas celui qui donne pour être applaudi. Pas celui qui donne en vérifiant immédiatement ce que cela lui rapportera. Avec joie. Parce que le don véritable n'est pas d'abord une obligation. Il est une participation à la manière même dont Dieu est Dieu. Dieu est celui qui donne. Le Père donne le Fils. Le Fils donne sa vie. L'Esprit est donné. Et lorsque nous donnons à notre tour, nous entrons dans cette circulation de l'amour.

Benoît XVI écrivait dans « Deus caritas » est une phrase qui éclaire admirablement cette fête : « L'amour est “divin” parce qu'il vient de Dieu et qu'il nous unit à Dieu. »  Voilà pourquoi le don transforme celui qui donne. Il ne s'agit pas simplement de faire une « bonne action ». Il s'agit de laisser Dieu passer à travers nous. Comme l'eau qui traverse une source. Et Jésus ajoute une parole qui peut nous faire peur : « Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. » Il ne nous demande pas de mépriser la vie. Il nous demande de ne pas la retenir. Il y a une manière de vivre en serrant constamment son existence contre soi :
« Mon temps. » « Mon argent. » « Ma tranquillité. » « Mes habitudes. » « Mes idées. » « Mes vacances. »
Et puis il y a une autre manière de vivre : ouvrir les mains. Le grain fermé dans son sac reste un grain. Le grain confié à la terre devient un épi. C'est peut-être cela, finalement, le secret de saint Laurent. Il n'a pas cherché à devenir un héros. Il a simplement accepté d'être un grain. Et lorsqu'est venue l'heure de donner sa vie, il l'a donnée. Mais son histoire ne s'est pas arrêtée là.

Le grain est tombé en terre. Et depuis dix-huit siècles, il continue de porter du fruit. Nous voudrions souvent savoir à quoi servent nos petits gestes. Cette visite que personne n'a remarquée. Cette parole que nous avons dite. Cette patience avec un enfant. Ce pardon donné en silence. Cette aide financière. Cette prière pour quelqu'un qui ne le saura jamais. Nous voudrions parfois voir la récolte. Mais le semeur ne voit pas toujours ce que devient sa semence. Il fait confiance à la terre. Et peut-être que croire, c'est aussi cela : semer sans exiger de voir la moisson. Saint Laurent nous rappelle aujourd'hui que notre vie ne devient pas féconde quand nous réussissons à la conserver. Elle devient féconde quand nous acceptons de la donner. Alors peut-être pouvons-nous demander simplement au Seigneur : « Apprends-moi à ne pas garder pour moi ce que tu m'as donné. » Et le reste, Dieu saura le faire fructifier.

Père de toute vie, fais de ton Église une semence d'Évangile.
Qu'elle ne garde pas pour elle les trésors reçus de toi, mais qu'elle les répande avec largesse parmi les pauvres et les petits.

Père des peuples, regarde les terres déchirées par la guerre. Là où les hommes sèment la haine et la mort, fais lever des artisans de paix ; que leurs gestes, parfois minuscules, deviennent les premières moissons d'un monde réconcilié.

Père des pauvres, souviens-toi de ceux qui ont faim, de ceux qui n'ont plus de toit, de ceux dont personne ne connaît le nom. Donne-nous de reconnaître en eux les trésors que saint Laurent nous apprend à voir.

Père très bon, apprends-nous à semer sans compter : notre temps, notre écoute, notre pardon, notre joie. Que notre communauté devienne une terre où chacun puisse découvrir qu'il est aimé et attendu.

Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...

Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...

Aujourd'hui, regardons autrement une personne que nous avons tendance à ne plus vraiment voir. Prenons le temps de la regarder vraiment, de l’écouter quelques instants, de lui adresser une parole qui reconnaît sa dignité. Car peut-être que le véritable geste de saint Laurent, aujourd’hui, n’est pas seulement de donner aux pauvres : c’est d’apprendre à voir en eux un trésor.


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