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Sainte Julienne du Mont Cornillon

 Mettons-nous en présence de Dieu : Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, à notre secours !


 En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaîtront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venir dans son Règne. »

« Je fais ce que je veux. C'est ma vie. » Voilà une phrase que nous entendons souvent. Au fond, c'est devenu presque une définition de la liberté. Être libre, ce serait n'avoir de comptes à rendre à personne. Or voilà que Jésus prend exactement le contre-pied. « Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » À première vue, cela paraît être une diminution de la liberté. En réalité, c'est le contraire, c’est vraiment l'accomplissement de la liberté. Car il existe deux façons de perdre sa vie. On peut la perdre parce qu'on la gaspille. Ou on peut la perdre parce qu'on la donne. L'une conduit au vide. L'autre conduit à la plénitude.

La première lecture nous montre une ville immense, Ninive, ivre de sa puissance. Elle croit pouvoir durer toujours. Elle se pense invincible. Et voilà qu'elle s'effondre. Les empires passent. Les fortunes passent. Les réputations passent. Tout ce que nous croyons solide peut disparaître. Jésus ne nous demande donc pas de mépriser les réalités de ce monde. Il nous invite à ne pas les prendre pour des absolus.

C'est exactement ce qu'a compris Julienne de Cornillon. Toute jeune, elle reçoit cette mystérieuse vision d'une lune magnifique, marquée d'une sombre fissure. Longtemps elle en cherche le sens. Elle finit par comprendre que cette blessure symbolise l'absence, dans le calendrier liturgique, d'une fête entièrement consacrée au Corps du Christ. Elle aurait pu garder cette intuition pour elle. Elle choisit au contraire de consacrer sa vie entière à cette mission. Que d'incompréhensions ! Que d'oppositions ! Que de souffrances ! Et pourtant elle ne renonce jamais. Des années après sa mort, l'Église universelle célébrera la Fête-Dieu. Comme une graine enfouie qui finit par devenir un grand arbre. Elle a accepté de perdre une vie tranquille. Elle a trouvé une fécondité qui dépasse les siècles.

Il y a ici un paradoxe magnifique. Jésus ne dit pas : « Cherchez la souffrance. » Il dit : « Suivez-moi. » La croix n'est jamais un but. Elle est la conséquence de l'amour lorsqu'il va jusqu'au bout. Saint Augustin écrivait : « Là où est ton amour, là est ton poids. » Quelle parole étonnante ! Nous sommes toujours portés par ce que nous aimons. Pour celui qui aime vraiment, ce qui paraissait lourd devient presque léger. Une mère qui veille toute une nuit auprès de son enfant malade ne compte plus les heures. Un époux auprès de son épouse mourante ne mesure plus les sacrifices. L'amour change le poids des choses. La croix du Christ n'est pas aimable en elle-même. Mais l'amour qui s'y révèle la transfigure. Le Christ ne vient pas ajouter une croix à nos épaules. Il vient remettre de l'ordre dans le tohu-bohu de notre cœur. Comme au premier matin de la création, Dieu sépare la lumière des ténèbres. Suivre Jésus, c'est laisser le Père recréer en nous cet ordre de l'amour où Dieu retrouve la première place, afin que tout le reste trouve enfin la sienne.

Benoît XVI écrivait : « L'Eucharistie est le sacrement du don que Jésus fait de lui-même. » Voilà sans doute le lien profond avec sainte Julienne. Celui qui communie apprend peu à peu à devenir lui-même pain rompu. À perdre sa vie non parce qu'elle lui échappe, mais parce qu'il la donne. Et c'est alors, paradoxalement, qu'il la retrouve.
« Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ?» Peut-être pourrions-nous traduire cette parole ainsi : À quoi bon réussir sa carrière... ...si l'on a perdu sa capacité d'aimer ? À quoi bon posséder beaucoup... ...si l'on n'a plus personne avec qui partager ? À quoi bon vivre longtemps... ...si l'on oublie pourquoi l'on vit ?

La seule chose que nous emporterons devant Dieu, c'est l'amour que nous aurons laissé passer à travers notre existence.

Père très saint, fais de ton Église une épouse attentive à la voix de ton Fils. Qu'à l'exemple de sainte Julienne, elle garde vivant le feu de l'Eucharistie et conduise les hommes vers le Pain de la vie.

Père des peuples, détourne les nations de l'ivresse de la puissance. Là où les armes prétendent sauver, fais germer la justice, la réconciliation et le respect de toute vie humaine.

Père de toute consolation, regarde ceux qui portent aujourd'hui une croix trop lourde : les malades, les personnes seules, les familles éprouvées, les victimes de la violence. Que ton Fils marche à leurs côtés et ranime leur espérance.

Père des humbles, fais de notre communauté un pain rompu pour ceux qui ont faim de tendresse, de vérité et de pardon. Que nos vies deviennent une eucharistie offerte pour le monde. 


Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...

Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...

Aujourd'hui, posons un acte de don discret que personne ne remarquera : rendre un service sans le dire, visiter une personne isolée, renoncer à avoir le dernier mot, ou prendre quelques minutes d'adoration devant le Saint-Sacrement. En rentrant chez nous, demandons-nous simplement : « Qu'ai-je perdu aujourd'hui par amour ? » Nous découvrirons peut-être que c'est justement là que le Seigneur nous aura le plus enrichi.

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