24ème dimanche du Temps de l'Eglise
Si nous sommes honnêtes, nous devons bien reconnaître que nous n’aimons pas beaucoup les textes de ce dimanche ! On passerait volontiers directement au suivant, en oubliant au plus vite celui-ci…
Parce qu’à première vue, Jésus semble vraiment vouloir rendre notre vie chrétienne impossible : « Pardonne jusqu’à septante fois. » Certains vont trouver cela trop fort et décider de ne pas trop écouter. D’autres vont serrer les dents et se dire que notre foi est décidément bien inhumaine. Mais ce n’est ni l’un ni l’autre que Jésus nous demande. Il ne veut pas nous rendre malheureux. Alors, si nous regardions autrement cette parole ?
À l’époque de Jésus, on disait qu’il était possible de pardonner jusqu’à trois fois. Trois, c’était déjà beaucoup, et surtout c’était un chiffre symbolique. Pierre arrive donc avec son chiffre à lui : sept. Il pense probablement avoir été très généreux : « Jusqu’à sept fois ? » En quelque sorte : sainteté cinq étoiles ! Il y a quelque chose de rassurant dans les chiffres. J’ai souvent constaté, comme prêtre, que nous préférons parfois qu’on nous dise exactement ce que nous avons le droit de faire ou de ne pas faire. Une règle est rassurante. Même si, parfois, nous trouvons ensuite une petite manière de ne pas la respecter !
Mais Jésus refuse précisément d’entrer dans cette logique. Dans la Genèse, après le meurtre d’Abel, Caïn est vengé sept fois. Puis Lémek, son descendant, proclame qu’il sera vengé septante sept fois : la vengeance devient sans limite. Jésus reprend volontairement ces chiffres. Mais il renverse complètement la logique : à la vengeance sans fin, il oppose le pardon sans fin. Et pourtant, si nous entendons cela comme une nouvelle loi, c’est insupportable. Alors essayons de regarder autrement.
La parabole nous donne la clé. Cet homme doit une dette impossible à rembourser. Le maître lui remet tout. Et cet homme qui vient de recevoir une miséricorde immense se montre incapable de remettre à son tour une petite dette. Jésus ne nous demande donc pas d’abord de produire du pardon à la force des poignets. Il nous demande de nous souvenir de ce que nous avons nous-mêmes reçu. C’est ici que cette Parole rejoint profondément notre retraite.
Depuis cinq jours, nous avons essayé de regarder autrement Dieu. Et peut-être avons-nous découvert que nous nous étions parfois fabriqué un Dieu à notre image : un Dieu qui compte, qui mesure, qui récompense, qui sanctionne. Mais Jésus nous révèle un Dieu qui remet la dette.
Le psaume le dit admirablement : Dieu ne nous traite pas selon nos fautes. « Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint. » Alors le pardon chrétien devient possible, non parce que ce qui nous a été fait serait insignifiant, mais parce que le mal n’est jamais tout-puissant. C’est peut-être ce que nous raconte l’histoire de Joseph. Ses frères l’ont vendu. Ils lui ont fait un mal réel, profond, irréparable humainement. Et pourtant, des années plus tard, Joseph pourra leur dire en substance : vous aviez voulu faire du mal, mais Dieu a su faire surgir du bien. Nous retrouvons là cette conviction de saint Paul : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. »
Attention : cela ne veut pas dire que tout est bien. Le mal reste le mal. Une blessure reste une blessure. Une injustice reste une injustice. Mais le mal n’a pas le dernier mot. Et c’est peut-être cela qui rend le pardon possible. Pardonner, ce n’est pas déclarer que ce qui s’est passé n’était pas grave. Ce n’est pas oublier. Ce n’est pas forcément reprendre une relation comme si rien ne s’était passé. Pardonner, c’est peu à peu remettre entre les mains de Dieu ce que nous ne pouvons plus réparer nous-mêmes et lui dire : « Je ne sais pas encore ce que tu peux faire de cette histoire. Mais je crois que tu peux y faire surgir autre chose que le mal. » Le pape François disait à propos du pardon : « Le pardon ne change pas le passé, mais il peut permettre de construire un avenir différent. »
C’est peut-être le dernier cadeau de ces cinq jours. Nous étions venus chercher un autre regard sur Dieu. Et voici que ce regard nous permet peut-être aussi de regarder autrement notre histoire : nos blessures, nos échecs, certaines personnes, et même certaines pages que nous aurions préféré ne jamais vivre. Nous ne repartirons pas forcément avec toutes les réponses. Mais peut-être avec cette confiance : Dieu est plus grand que ce qui m’est arrivé. Alors, si un visage revient dans notre mémoire, si une blessure demeure, ne cherchons pas à nous forcer à pardonner immédiatement. Commençons simplement par remettre cette histoire à Dieu. « Seigneur, je ne sais pas encore pardonner. Mais je crois que tu peux faire quelque chose de cette histoire. » C’est peu. Mais c’est peut-être déjà le commencement du pardon.
Et après cinq jours de silence, de prière et de regard renouvelé, nous pouvons repartir avec cette certitude : nous ne sommes pas condamnés à rester prisonniers de ce qui nous est arrivé. Parce que notre histoire, comme toute histoire confiée à Dieu, n’est jamais terminée.
Pour les peuples déchirés par la guerre, la vengeance et la haine : que tombent les murs construits par les blessures anciennes et qu’un chemin s’ouvre au milieu des ruines. Seigneur, conduis nos pas vers la paix.
Pour ceux qui portent une blessure qu’ils n’arrivent pas à déposer : pour ceux qui ont été trahis, humiliés, abandonnés ou profondément blessés : que ta lumière les accompagne sans jamais nier leur souffrance. Seigneur, sois proche des cœurs blessés.
Pour ceux qui nous ont fait du mal, et pour ceux auxquels nous avons fait du mal : que ton Esprit ouvre entre eux et nous un chemin que nous ne savons pas encore trouver. Seigneur, apprends-nous à pardonner.
Pour nous qui achevons cette retraite : que ce silence ne soit pas seulement un souvenir, mais une source cachée qui continue de couler dans nos vies. Que le regard reçu ici demeure vivant lorsque nous retrouverons nos maisons, nos communautés et nos responsabilités. Seigneur, apprends-nous à regarder autrement.
Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...
Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...
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