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Jeudi de la 23ème semaine du Temps de l'Eglise

 Mettons-nous en présence de Dieu : Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, à notre secours !

 En ce temps-là, Jésus déclarait à ses disciples : « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue. À celui qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. Donne à quiconque te demande, et à qui prend ton bien, ne le réclame pas. Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux.
Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs en font autant. Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. »

Dans ma vie personnelle, il y a deux sortes de chrétiens. Ceux qui sont sympathiques, qui me comprennent, qui sont d’accord avec moi, qui me ressemblent… Bref, ils ne mettent pas trop ma charité à l’épreuve ! Et puis il y a les autres… Ceux qui m’énervent. Ceux qui m’ont blessé. Ceux dont je n’arrive plus à entendre la voix sans que quelque chose se crispe en moi. Et voilà que Jésus me dit aujourd’hui : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » Il faut reconnaître que Jésus ne nous facilite pas la retraite !

Mais avant de nous demander comment nous allons réussir à aimer nos ennemis, regardons ce que Jésus est en train de faire : il veut changer notre regard.

Saint Paul commence déjà ce travail dans la première lecture. Les Corinthiens se demandent s’ils ont le droit de manger certaines viandes offertes aux idoles. Paul pourrait répondre simplement : « C’est permis » ou « c’est interdit ». Mais il déplace la question : « La connaissance gonfle d’orgueil, tandis que l’amour fait grandir. » Autrement dit : ce n’est pas seulement ce qui est permis ou interdit qui compte ; il faut regarder ce que mon comportement produit chez l’autre. Je peux avoir raison et pourtant blesser. Je peux être dans mon droit et pourtant écraser quelqu’un. C’est une manière profondément évangélique de regarder : ne plus seulement partir de soi, mais regarder aussi à partir de l’autre.

Et Jésus va beaucoup plus loin. Il nous demande de regarder celui qui nous fait du mal autrement que nous le faisons spontanément. Notre premier réflexe est de réduire l’autre à ce qu’il nous a fait : « Il m’a blessé. Elle m’a trahi. Il est comme ça. » Et nous finissons par enfermer une personne entière dans une faute, une parole, une histoire.

Jésus vient briser cette logique : « Aimez vos ennemis. Faites du bien. Bénissez. Priez. » Cela ne signifie pas approuver le mal, nier l’injustice ou retourner dans une relation qui nous met en danger. Aimer son ennemi, c’est refuser que le mal commis par l’autre ait le pouvoir de transformer notre cœur en miroir du sien. Voilà peut-être le véritable combat : empêcher la blessure de devenir notre manière habituelle de regarder l’autre. Blessé par quelqu’un, je deviens blessant pour ce quelqu’un

Et c’est ici que notre retraite rejoint profondément l’Évangile. Nous sommes venus, à travers les femmes de la Bible, chercher un autre regard sur Dieu. Mais découvrir autrement le regard de Dieu devrait transformer notre regard sur les autres. Car quel est le regard du Père ? Jésus nous le dit : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons ; il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » Dieu ne commence pas par demander si l’autre mérite son soleil. Il donne. Il fait vivre. Il espère. 

Et si nous sommes appelés à aimer comme lui, c’est parce que nous avons d’abord été aimés ainsi. Alors peut-être que le pardon de ce soir commence simplement par ceci : laisser Dieu nous montrer quelqu’un autrement. Quelqu’un que nous avons enfermé dans une étiquette. Quelqu’un dont nous ne voyons plus que la faute. 

Et peut-être aussi nous-mêmes. Car nous sommes parfois beaucoup plus sévères avec nous-mêmes qu’avec les autres. Nous continuons à nous définir par une faute ancienne, un échec, une parole regrettée. Or Dieu ne nous regarde pas comme notre dernière erreur. Il voit plus loin. C’est pourquoi nous pouvons prier avec le psaume : « Scrute-moi, mon Dieu, connais mon cœur ; éprouve-moi, connais mes soucis. » Quelle magnifique prière pour une retraite ! Non pas : « Seigneur, regarde les autres », mais : « Seigneur, regarde-moi. » Regarde ce qui, en moi, a besoin d’être guéri. Et surtout, apprends-moi à me regarder avec ton regard.

Ce soir, dans le sacrement de réconciliation, nous ne viendrons donc pas simplement faire la liste de ce qui ne va pas. Nous viendrons nous laisser regarder par Dieu, le remercier pour son regard et accueillir son pardon. Et peut-être que le pardon commencera là : lorsque nous accepterons que le regard de Dieu soit plus grand que notre faute.

Puis, peu à peu, son regard pourra devenir le nôtre. Alors nous ne regarderons plus l’autre seulement comme celui qui m’a blessé. Nous pourrons commencer à le regarder comme quelqu’un que Dieu continue d’aimer. Le reste viendra peut-être ensuite, dans le silence, dans la prière et, ce soir, dans la grâce bouleversante d’un pardon reçu.


Pour l’Église, qu’elle ne soit jamais un lieu où l’on enferme les personnes dans leur passé, mais une maison où chacun puisse découvrir qu’un chemin demeure toujours ouvert. Seigneur, apprends-nous ton regard.

Pour ceux qui vivent dans la haine et la violence, pour les peuples déchirés, les familles divisées, ceux qui ne savent plus comment se parler : fais tomber les murs qui séparent et fais naître, dans les cœurs, une source de pardon. Seigneur, fais lever ton soleil sur nos ténèbres.

Pour ceux qui portent une blessure ancienne, pour ceux qui n’arrivent plus à pardonner, pour ceux qui ont eux-mêmes besoin de demander pardon : que ton Esprit ouvre une brèche dans les cœurs fermés et fasse couler à nouveau l’eau vive de la paix. Seigneur, conduis-nous sur les chemins du pardon.

Pour nous qui avançons dans le silence, que le psaume devienne notre prière : « Scrute-moi, mon Dieu, connais mon cœur. » Montre-nous ce qui a besoin d’être déposé, guéri, réconcilié, abandonné entre tes mains. Seigneur, transforme notre regard.

Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...

Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...

Aujourd'hui, choisir une personne que nous avons du mal à regarder autrement. Il ne s’agit pas de nier ce qu’elle a fait, ni de prétendre que tout va bien. Simplement, pendant quelques instants, essayer de passer de : « Seigneur, regarde ce qu’elle m’a fait » à : « Seigneur, regarde-la, elle aussi, avec ton regard. » Puis, si nous le pouvons, terminer par une seule phrase : « Seigneur, je ne sais pas encore lui pardonner ; mais je te demande de commencer à défaire en moi ce que cette blessure a durci. »


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