La Croix Glorieuse
Il y a des choses que nous évitons soigneusement de regarder. Une facture un peu inquiétante, un résultat médical que l’on redoute, un message auquel on n’a pas envie de répondre… Nous savons très bien détourner les yeux de ce qui nous fait peur.
Et voilà que l’Église nous demande aujourd’hui de faire exactement le contraire : regarder la Croix. Pas la contourner. Pas l’expliquer trop vite. La regarder.
Dans le désert, le peuple est à bout. Il en a assez du chemin, assez de la manne, assez de cette vie qui semble tourner en rond. Et les serpents viennent ajouter à l’épreuve. Alors Dieu demande à Moïse de fabriquer un serpent de bronze et de le dresser sur un mât : ceux qui le regarderont vivront. C’est étrange. Pourquoi Dieu ne supprime-t-il pas simplement les serpents ? Peut-être parce que la foi ne consiste pas toujours à faire disparaître ce qui nous blesse. Elle consiste parfois à apprendre à regarder autrement ce qui nous blesse.
Et Jésus reprend cette image : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé. » Voilà la Croix chrétienne. Nous pourrions penser qu’elle est d’abord le symbole de la souffrance, de l’échec, de l’injustice, de la violence. Et elle est tout cela. Nous ne devons surtout pas embellir la souffrance. La Croix ne dit pas que la souffrance est bonne. Elle révèle quelque chose de beaucoup plus bouleversant : Dieu est capable d’entrer jusque-là. Il ne nous aime pas seulement lorsque tout va bien. Il ne nous accompagne pas uniquement sur les beaux chemins. Il vient jusque dans nos nuits, nos blessures, nos échecs, nos deuils, nos culpabilités, nos impasses.
Saint Jean ne dit d’ailleurs pas : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a supprimé toutes ses difficultés. » Il dit : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. » C’est tout différent. Léon XIV le disait l’an dernier en commentant cette fête : par l’amour de Dieu, la Croix, qui était un instrument de mort, devient « instrument de vie ». Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, que nous avons à apprendre.
Il y a dans chacune de nos vies des réalités que nous voudrions pouvoir effacer. Une blessure ancienne. Une fragilité. Une relation compliquée. Un échec. Une décision que nous regrettons. Une souffrance dont nous ne comprenons pas le sens. La foi ne nous demande pas de dire : « Ce n’est rien. » Elle nous apprend à dire : « Seigneur, viens jusque-là. »
Regarder la Croix, ce n’est donc pas contempler la souffrance pour elle-même. C’est découvrir que l’amour de Dieu peut habiter jusque dans l’endroit où nous pensions qu’il n’y avait plus rien à espérer. Et voilà pourquoi cette Croix est glorieuse. Elle n’est pas glorieuse parce qu’elle serait belle à regarder. Elle est glorieuse parce que l’amour a été plus fort que la haine, la vie plus forte que la mort, et le don plus fort que la violence. Alors, aujourd’hui, peut-être n’avons-nous pas besoin de comprendre toutes nos croix. Peut-être avons-nous simplement besoin de les présenter au Christ.
« Seigneur, je ne comprends pas. Mais je regarde vers toi. Entre dans cette part de ma vie. Et apprends-moi à croire que ton amour peut encore y faire naître la vie. » La Croix n’est pas le dernier mot de l’histoire. Le dernier mot, c’est l’amour.
Pour ceux qui portent une croix trop lourde, les malades, les personnes endeuillées, celles qui vivent la solitude, la violence, la pauvreté ou le découragement : que le Christ leur donne des frères et des sœurs capables de rester près d’eux. Seigneur, nous te prions.
Pour ceux qui sont prisonniers de la haine, du ressentiment ou de la culpabilité, afin que le regard du Christ crucifié ouvre pour eux un chemin de pardon, de paix et de vie nouvelle. Seigneur, nous te prions.
Pour chacun de nous, afin que nous sachions confier au Christ ce que nous ne comprenons pas et découvrir, au cœur même de nos épreuves, que son amour ne nous abandonne jamais.
Seigneur, nous te prions.
Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...
Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...
Pas pour réciter beaucoup de prières. Simplement la regarder.
Puis nommer intérieurement une réalité de ma vie que j’aimerais voir disparaître : une blessure, une inquiétude, une relation, une fragilité… Et dire lentement : « Seigneur, je ne comprends pas tout. Mais je te confie cela. Entre dans cette réalité avec ton amour et apprends-moi à la regarder avec toi. »
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