Mardi de la 23ème semaine du Temps de l'Eglise
Il y a des jours où la liturgie nous offre des textes qui semblent avoir été écrits pour nous rejoindre immédiatement. Et puis il y a la première lecture d’aujourd’hui… Saint Paul ne nous facilite pas vraiment la tâche ! « Ceux qui ont une femme, qu’ils vivent comme s’ils n’en avaient pas ; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas ; ceux qui se réjouissent, comme s’ils ne se réjouissaient pas ; ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient pas… »
On pourrait avoir envie de lui dire : « Paul, il faudrait quand même savoir ! Si je suis marié, je suis marié. Si je pleure, je pleure. Et si je suis heureux, laisse-moi donc être heureux ! »
Et pourtant, Paul ne nous demande pas de mépriser la vie. Il nous invite à la regarder autrement. Il ne dit pas : « Cela ne compte pas. » Il dit : « Ne vous y attachez pas comme si cela était l’essentiel. » Car tout passe. Nos joies passent. Nos peines passent. Nos réussites passent. Nos échecs passent. Nos biens passent. Même les situations qui nous semblent aujourd’hui définitives finiront par changer. Et Paul nous pose alors, discrètement, une question : qu’est-ce qui demeure lorsque tout le reste est en train de passer ?
Cette question nous conduit directement à l’Évangile. Et c’est exactement ce que Jésus fait dans l’Évangile. « Heureux, vous qui avez faim. » Et si Jésus nous disait cela aujourd’hui dans la salle de conférences, nous aurions peut-être envie de lui répondre : « Jésus, excuse-moi, mais tu ne trouves pas que tu exagères un peu ? Parce que, franchement, si tu pouvais nous expliquer en quoi être pauvre, avoir faim ou pleurer rend heureux… » C’est justement là que commence le déplacement.
Evidemment, Jésus ne dit pas que la pauvreté est agréable, que la faim est bonne, que la maladie est une chance ou que les larmes seraient préférables au bonheur. Il dit quelque chose de beaucoup plus profond : Dieu ne regarde pas notre vie comme nous la regardons : Un autre regard sur Dieu. Nous avons spontanément tendance à penser que Dieu bénit ce qui réussit. Celui qui va bien, celui qui possède, celui qui est reconnu, celui qui maîtrise sa vie. On trouve d’ailleurs cela dans le Premier Testament : Job est quelqu’un de remarquable et pourrait-on dire, la preuve : « il avait un troupeau de sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses, et il possédait un grand nombre de serviteurs. Cet homme était le plus riche de tous les fils de l’Orient. »
Et Jésus arrive avec une autre logique. « Heureux, vous les pauvres… » Pourquoi ? Parce que, dit-il, « le royaume de Dieu est à vous ». Autrement dit : vous n’êtes pas seuls. Dieu est avec vous. Le bonheur annoncé par Jésus n’est donc pas d’abord une situation confortable. C’est la proximité de Dieu. Et voilà qui change tout.
Saint Luc ne nous donne d’ailleurs pas seulement quatre béatitudes. Il ajoute quatre « malheurs ». Et là encore, il ne s’agit pas pour Jésus de condamner les riches, ceux qui rient ou ceux qui sont heureux. Il nous met en garde contre une autre illusion : celle qui consiste à croire que ce que nous possédons suffit à nous sauver, c’est-à-dire à faire de nous des hommes et des femmes ressuscités, vivants, debout. « Malheureux êtes-vous, les riches, car vous avez votre consolation. » Votre consolation. Comme si Jésus nous demandait : où cherches-tu ta sécurité ? Dans ce que tu possèdes ? Dans le regard des autres ? Dans ta santé ? Dans ta capacité à tout organiser ? Dans le fait d’être utile ? Dans la maîtrise de ton existence ?
Voilà peut-être une question particulièrement importante dans une retraite. Parce que le silence nous confronte doucement à ce que nous sommes lorsque nous n’avons plus autant de choses pour nous distraire. Et parfois, derrière notre agitation, il y a simplement cette peur : si je ne fais plus rien, si je ne contrôle plus rien, si je ne suis plus reconnu, que reste-t-il de moi ? J’en ai connu des personnes qui, à leur retraite, tombaient dans la dépression en ayant l’impression de n’être plus rien. Et Jésus répond : « il reste toi, devant Dieu. Et cela suffit ». La grande Thérèse disait : « Solo Dios basta » : Dieu seul suffit.
Ce soir, nous célébrerons le sacrement des malades. Il y a quelque chose de très beau à ce que cette célébration arrive précisément aujourd’hui. Car la maladie est l’une des expériences qui bouleversent le plus notre regard sur nous-mêmes. Tant que nous sommes forts, autonomes, capables de décider, nous pouvons avoir l’impression que notre vie nous appartient : je tiens le gouvernail. Puis vient un jour où le corps impose ses limites. On ne peut plus faire comme avant. On dépend des autres. On attend. On souffre parfois. Et il faut apprendre une autre manière d’exister. Mais le regard de Dieu, lui, ne change pas. C’est même peut-être là que nous découvrons quelque chose de son visage que nous n’avions jamais vraiment vu.
Léon XIV disait récemment, en méditant sur les guérisons de Jésus, que nous pouvons présenter au Christ « nos douleurs et nos fragilités, ces aspects de votre vie où vous vous sentez bloqués et immobilisés », et il nous invitait à demander au Seigneur de nous guérir. Remarquons bien : il ne dit pas seulement nos maladies. Il dit nos fragilités. Car nous sommes tous concernés. Il y a les maladies du corps, évidemment. Mais il y a aussi les fatigues de l’âme, les blessures anciennes, les relations qui nous font souffrir, les deuils, les peurs, les découragements, tout ce qui nous immobilise intérieurement. Et le Christ vient nous rejoindre là.
Le sacrement des malades n’est pas une manière de dire : « Tout va forcément aller mieux. » Il est beaucoup plus beau que cela. Il nous dit : « tu n’es pas seul dans ce que tu traverses ». Dieu ne se tient pas à distance de notre fragilité. Il vient l’habiter de sa présence. Le pape François le disait avec beaucoup de simplicité : lorsque nous souffrons, « nous pouvons lui confier notre douleur, sûrs de trouver compassion, proximité et tendresse ».
Voilà peut-être un autre regard sur Dieu. Non pas le Dieu qui serait là seulement lorsque tout va bien. Mais le Dieu qui se révèle précisément lorsque nous n’avons plus la force de faire semblant d’aller bien. Et peut-être est-ce aussi cela que le silence nous apprend. Déposer les masques. Déposer les performances. Déposer même l’image que nous voudrions donner de nous-mêmes. Et découvrir qu’avant d’être quelqu’un qui fait, qui réussit, qui soigne, qui organise, qui porte les autres… nous sommes quelqu’un qui est porté. Comme Jésus qui disait à saint Christophe qui le portait pour traverser le gué : « Christophe, c’est moi qui te porte ». Alors les Béatitudes prennent un visage nouveau. « Heureux, vous qui pleurez… » Non pas : heureux parce que vous pleurez. Mais : heureux parce que, dans vos larmes mêmes, Dieu est là. Ce soir, nous pourrons donc venir devant lui avec tout ce qui est fragile en nous. Nous n’aurons pas besoin de devenir forts avant de nous approcher. Nous pourrons venir tels que nous sommes. Et peut-être découvrir que le regard de Dieu sur notre fragilité n’est pas celui que nous portons sur elle. Là où nous voyons parfois une faiblesse, Dieu voit un lieu possible de rencontre. Là où nous voyons une fin, Dieu peut encore ouvrir un chemin. Là où nous voyons seulement ce qui manque, Dieu peut nous faire découvrir sa présence. Peut-être que la conversion de ce jour ne consiste pas à changer immédiatement notre vie, mais simplement à apprendre à la regarder avec les yeux de Dieu. Et alors, même nos fragilités pourront devenir des portes. Des portes ouvertes sur un Dieu qui ne cesse de venir à notre rencontre.
Pour ceux qui ont faim et pour ceux qui pleurent, pour les exilés, les prisonniers, les victimes de la guerre, pour ceux dont la vie semble n’avoir plus d’horizon : que ton Royaume se lève pour eux comme une lumière au matin. Seigneur, ouvre pour eux un chemin d’espérance.
Pour les malades que nous porterons ce soir dans notre prière, pour ceux qui souffrent dans leur corps, pour ceux dont le cœur est blessé, pour ceux qui accompagnent un proche malade, que ton huile de consolation descende sur leurs plaies. Seigneur, demeure auprès de ceux qui souffrent.
Pour chacun de nous, que le silence nous apprenne à déposer devant toi ce que nous ne pouvons plus porter seuls, et que nous découvrions, au cœur même de nos fragilités, la présence discrète de ton Royaume. Seigneur, apprends-nous à regarder avec tes yeux.
Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...
Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...
Apprends-moi à regarder cette réalité avec ton regard.

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