En ce temps-là, les pharisiens et les scribes dirent à Jésus : « Les disciples de Jean le Baptiste jeûnent souvent et font des prières ; de même ceux des pharisiens. Au contraire, les tiens mangent et boivent ! » Jésus leur dit : « Pouvez-vous faire jeûner les invités de la noce, pendant que l’Époux est avec eux ? Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors, en ces jours-là, ils jeûneront. »Il leur dit aussi en parabole : « Personne ne déchire un morceau à un vêtement neuf pour le coudre sur un vieux vêtement. Autrement, on aura déchiré le neuf, et le morceau qui vient du neuf ne s’accordera pas avec le vieux. Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, le vin nouveau fera éclater les outres, il se répandra et les outres seront perdues. Mais on doit mettre le vin nouveau dans des outres neuves. Jamais celui qui a bu du vin vieux ne désire du nouveau. Car il dit : “C’est le vieux qui est bon.” »
On peut garder très longtemps des choses dont on ne se sert plus. Un vieux câble dont on ne sait même plus à quoi il servait, une boîte avec trois vis dont on ignore l’origine, un appareil « qu’on pourrait peut-être réparer un jour »… Et si quelqu’un propose de jeter, nous répondons : « Attends ! Ça peut encore servir ! »
Nous faisons parfois la même chose avec notre vie spirituelle. Jésus rencontre aujourd’hui des gens qui lui demandent pourquoi ses disciples ne jeûnent pas comme ceux de Jean ou comme les pharisiens. Autrement dit : « Pourquoi ne font-ils pas comme nous ? » Et Jésus répond avec trois images : les invités à la noce, le morceau de tissu neuf sur un vieux vêtement, et surtout le vin nouveau dans des outres neuves. Ce qui est extraordinaire, c’est que Jésus ne dit pas que l’ancien est mauvais. Il dit simplement que le nouveau ne peut pas toujours être accueilli dans des formes devenues trop étroites.
Il arrive dans une famille qu’une situation change : les enfants grandissent, les parents vieillissent, quelqu’un part, quelqu’un arrive. Et l’on continue pourtant à vouloir fonctionner comme avant. Alors les tensions apparaissent. Il en va de même dans nos communautés, dans l’Église, dans notre propre prière. Nous pouvons avoir tellement appris à reconnaître Dieu d’une certaine manière que nous ne le reconnaissons plus lorsqu’il vient autrement.
Saint Paul, dans la première lecture, nous ramène à l’essentiel : « Que l’on voie en nous des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu. » Et il ajoute : « Ce qu’on demande aux intendants, c’est d’être trouvés fidèles. » Être fidèle ne signifie donc pas être immobile. La fidélité chrétienne n’est pas la conservation pieuse de ce que nous avons toujours fait. Elle consiste à rester disponibles à Celui qui vient. Le pape François disait : « La Parole de Dieu est vivante, elle est efficace, elle agit dans l’histoire. » Elle n’est pas une parole que nous plaçons soigneusement dans une vitrine ; elle vient nous déplacer, nous convertir, nous ouvrir.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu de l’Évangile. Le vin nouveau, c’est le Christ lui-même. C’est sa présence qui ne cesse de surprendre. C’est son amour qui déborde nos catégories. C’est son Esprit qui travaille encore aujourd’hui. Mais pour recevoir ce vin, il faut des outres capables de s’élargir. Peut-être que certaines de nos « vieilles outres » ne sont pas des choses mauvaises. Ce sont simplement des habitudes, des certitudes, des jugements, des blessures, des façons de penser que nous avons tellement longtemps portés qu’elles sont devenues notre manière de regarder le monde.
Et parfois Dieu vient frapper à la porte précisément là. Il ne nous demande pas nécessairement de tout bouleverser. Il nous demande peut-être simplement de ne pas lui dire trop vite : « Cela, ce n’est pas possible ; cela, ce n’est pas pour moi ; cela, nous avons toujours fait autrement. »
Le Royaume de Dieu a souvent commencé par une ouverture minuscule : une porte entrouverte, une rencontre inattendue, une parole que l’on accepte enfin d’entendre. Alors, aujourd’hui, peut-être pourrions-nous simplement demander cette grâce : Seigneur, ne me laisse pas devenir une vieille outre. Garde en moi assez de souplesse, assez d’étonnement, assez de confiance pour accueillir le vin que tu veux encore verser dans ma vie.
Pour l’Église, barque fragile sur les eaux du monde, afin qu’elle ne s’enferme jamais dans ses sécurités, mais qu’elle demeure une outre disponible au vin nouveau de l’Esprit,Pour ceux qui portent la responsabilité des peuples, pour ceux qui doivent discerner les chemins de demain : que Dieu leur donne un cœur assez large pour accueillir ce qui fait grandir la paix, la justice et la fraternité,
Pour ceux qui vivent un changement qu’ils n’ont pas choisi : un deuil, une maladie, une séparation, un départ, un âge nouveau de leur existence : que le Seigneur ouvre dans leur nuit une source qu’ils ne soupçonnaient pas,
Pour notre communauté : que nos vieilles habitudes ne deviennent jamais des murs ; que nos différences deviennent des chemins ; et que l’Esprit fasse de nos cœurs des outres assez souples pour recevoir son vin,
Tournons nos regards vers le Père qui a créé ce monde; monde que nous déréglons si souvent en ne le respectant pas : Notre Père ...
Et que Marie, la Vierge des Pauvres, Notre-Dame des sinistrés, soit aujourd’hui encore source de compassion : Je vous salue Marie ...
Aujourd'hui, faire volontairement une chose autrement que d’habitude, dans un domaine très simple : appeler quelqu’un plutôt que lui envoyer un message, écouter avant de répondre, changer une manière de faire, laisser quelqu’un d’autre prendre une initiative… Et surtout, intérieurement, se demander : « Seigneur, et si tu voulais me rejoindre précisément là où je n’ai pas l’habitude de te chercher ? »
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